Il est des histoires qui, même quand vous les avez pas vécu, à y repenser, vous paraissent être de fabulations sorties de l’imagination fertile de conteurs patentés. Le récit qui va suivre, vous fera sans doute le même effet, mais rassurez-vous, il est bel et bien réel.

Je me nomme Cassandra Monadibong, « Cassie » pour les intimes. Je suis une jeune fille ordinaire qui aujourd’hui n’arrive toujours pas à réaliser que ce cauchemar est fini.  Issue de deux tribus de la foret camerounaise, où histoires, mythes, légendes et sorcellerie se mêlent et donnent une réputation hautement mystique aux ressortissants de ces régions. Je suis Bassa de par ma mère et Maka de par mon père. La région de l’Est est le berceau de pygmées à qui on prête des pouvoirs surnaturels et mystiques. Les footballeurs de renom, les personnalités politiques et autres homme d’affaires à la réputation bien établie les fréquenteraient assidument, surtout à l’approche de grandes échéances. Bien qu’étant ressortissants de ces deux régions, mes parents modernes se sont bien gardés, de nous raconter ces histoires  qui font la réputation de leurs tribus. Nous avons été élevés dans la stricte tradition catholique et le Dimanche est sacré pour communier avec  Dieu et lui présenter nos doléances. Maman y veillait et papa aussi prenait le relais quand elle était empêchée. Je me souviens encore de nos longues causeries en famille autour d’un repas sur le sujet de la foi et mon père avait toujours cette phrase pour leitmotiv « Tout ce dont tu as besoin, demande à Dieu et tu le recevras ». Pas de marabout, de voyant, ni même de diseuse de bonne nouvelle chez nous c’était « des escrocs ».

Nature

Mon malheur a commencé en 2014, cette année là, nous vivions dans un quartier huppé de la capitale politique « Bastos ». Mes trois frères fréquentaient le Collège Frank Ford. Et moi à 18 ans, je faisais la filière Science politique, première année à l’université des Talents. J’avais tellement rêvé de l’université et j’entamais la première année avec une hargne digne des champions. Je dirais sans hésiter que mon premier semestre s’est soldé bien et le deuxième, d’ailleurs j’ai validé mes matières sans passer par la session « d’été ». Malia, ma meilleure amie était mon double. Nous nous racontions tout, et quand je dis tout c’est vraiment tout. Nos premiers flirts, les déceptions et les embrouilles au campus avec certains professeurs. En  parlant de professeur Monsieur Bernard Zukulu était mon professeur de Sciences Politiques. L’un des plus jeune Enseignant d’université, brillant avec le vent en poupe. Il était lauréat du dernier concours d’agrégation  CAMES. Sa compétence  lui valait le respect de ses pairs, le recteur compris. Il était disponible et affable, il se laissait consulter par les étudiants. Les relations internationales n’étaient pas ma tasse de thé et chaque fois que je pouvais, je lui demandais de l’aide. Il acceptait volontiers et chaque bonne note était une occasion pour lui de m’inviter. Je m’y rendais à cœur joie et sans arrière pensée, je lui étais redevable, un érudit aussi  affable  et agréable à vivre, ça ne coure pas les rues dans un milieu où la pédanterie règne. Un soir lors d’une de nos célébrations habituelles, il en a profité pour me dire qu’il avait le béguin pour moi. Je fus tout d’abord surprise et pendant un laps de temps flattée car en plus des qualités intellectuelles il avait un physique d’athlète et était toujours tiré à quatre épingles, puis estomaquée au point d’avoir des borborygmes, flatuosités provoquées par une désapprobation qui puisait sa source dans le plus profond de mes entrailles. Je quittais la table précipitamment. Bien que flattée, la raison aidant je devais me résoudre à l’idée qu’une telle relation serait contre nature. Je n’ai pas le courage d’Emmanuel Macron.

J’avais pris la décision de mettre de la distance entre nous, mais lui insistait. Cela avait vite viré au harcèlement.  Notre dernière discussion houleuse s’était soldée par des invectives, me traitant au passage d’ingrate. « Je vais  t’apprendre à profiter des hommes » me lança-t-il. J’ai toujours la chair de poule en repensant à l’expression de son visage en ce moment précis. La première année s’achevait et j’avais décidé de profiter de ce moment pour me rendre à Kribi, une station balnéaire du sud Cameroun. Deux jours après mon arrivée dans cette ville, je fus inondée d’histoires de « mami wata », des sirènes qui emporteraient ceux qui seraient imprudents à la plage. Ces histoires se mêlèrent et ces rêves étranges dans lesquels Mr Bernard Zukulu et moi avions des rapports sexuels, j’avais beau crier à l’aide dans mes rêves mais personne ne m’entendait et lui pouvait allègrement faire sa sale besogne. Durant une semaine je me réveillais fatiguée avec mes pyjamas déchirés et un liquide semblable à du sperme entre mes jambes. Dans la même veine,  il me faisait manger des repas étranges et me répétait que je lui appartenais. Cela semblait tellement que, j’ai écourté mon séjour pour rejoindre mes parents. Après moult explications ils restèrent sceptiques, mais avaient décidé de m’emmener à l’hôpital voir une psychologue. Le Dr Ambassassi était psychologue et la seule explication qu’elle a donnée était le stress. J’eus droit à une ordonnance de calmants censés me faire dormir et m’apaiser. Les deux jours suivants les cauchemars refaisaient surface, mais à la différence que je me réveillais en sursaut toute couverte de sueur. Mais le menu restait le même,  agapes et de rapports sexuels. Le Père Spirito m’avait reçu suite à une demande express de mes parents. Deux semaines faites de jeûne et de veillée de prière m’avaient donné cette sensation de salvation que non, j’avais vite parlé. Quelques jours après je ressentais comme une boule dans mon ventre, pour moi je pensais avoir des levures ou un mal gastrique. J’enchainais échographie, fibroscopie et autres examens qui montraient que tout était normal. Normal et pourtant j’étais mal. Un soir, en me tordant de douleur je constatais que je perdais du sang. J’appelais maman au secours et elle me conduisait aux urgences ce soir là malgré l’heure tardive. J’avais refais des examens de routine. Je rentrais à la maison 3 jours après mes résultats ne montraient toujours rien. Ce n’est qu’en voyant mon ventre prendre de l’ampleur que mes parents déboussolés, avaient reçu de nos voisins, l’adresse d’un tradi-praticien. C’était  contre leurs valeurs, ils avaient tout remis entre les mains de Dieu et les prières et, se rendre chez ce genre de personne remettait en cause toutes les valeurs de la foi qu’ils avaient mis du temps à nous enseigner. Sur un coup de tête, un soir ma mère m’emmena en voiture voir  Papa Wich. Il vivait dans un quartier populeux, de peur de nous faire agresser maman décidait de garer sa voiture à la station. Nous rejoignions son domicile à pieds. Bien à l’écart des autres maisons de fortune du quartier, le tradi-praticien habitait dans une sorte de maison inachevée dont des vieux rideaux déchirés servaient de porte. Une fois à l’intérieur il y avait des squelettes de serpents, des peaux de crocodiles séchées, un tissu rouge, deux statuettes dans les angles, des plumes d’oiseaux exotiques, des épines de porc épic, un foyer de feu de bois et au milieu de la pièce, un trou plein d’eau et un couteau planté au milieu. Il avait remarqué la peur dans nos yeux et d’un ton rassurant il nous invitait à nous asseoir sur des carapaces de tortues géantes qui servaient de chaises. Nous ne lui avions rien dit mais il prenait la parole en nous disant qu’il savait pourquoi nous étions là, et comme un livre dans lequel il lisait, il avait décrit à la perfection ce qui m’arrivait. J’avais retrouvé mon sourire, enfin une personne qui me comprenait et ne m’avait parlé ni de stress, ni de repos.

Paysage

Par la suite il expliquait la situation  à ma mère en lui dévoilant que nous avions affaire à de la sorcellerie. Tout était fait par mon professeur pour qu’on  ne soupçonne pas qu’il était l’auteur de mes malheurs. Papa Wich expliquait que j’étais victime des couches de nuit. Vous pensez rêver mais en fait les rapports sexuels sont réels et même les repas que vous prenez lors de ces rêves ne sont en fait que des écorces mystiques que l’on donne à votre esprit pour vous ensorceler. C’est maman toute excitée qui lui demandait ce qu’il fallait faire pour y remédier ? Il nous avait donné une longue liste de choses à fournir pour des rituels. Poulets du village, œufs, huile rouge, lames de rasoir, écorces diverses faisaient partie de cette liste. Nous devions le revoir le weekend à minuit pour ma délivrance. Malgré les explications de ma mère, mon père avait refusé de nous accompagner, c’était contre ses principes.

Ce samedi-là à minuit nous y étions sans faute. Moi habillée d’un tissu rouge et lui d’un tissu noir avec sa peau recouverte de poudre d’argile grise. Il avait tracé un cercle et m’avait invité à y entrer, lui se contentait de prononcer des formules en une langue qui m’était inconnue. Il avait égorgé la poule et m’avait enduit de son sang mélangé à de l’huile rouge, cassé les œufs sur mon front, fait 3 fentes à l’aide de la lame de rasoir sur mon torse, mes bras et mon cou, avait recouvert ces parties d’un mélange de plantes qui causait de l’urticaire. Je commençais à transpirer et au bout de quelques minutes, un liquide s’écoulait de mon vagin, comme une femme qui perd les eaux. Je ressentais une douleur atroce au bas ventre qui m’obligeait à me coucher. Une fois au sol, mon ventre tremblait et entre mes jambes, deux souris avaient été expulsées de mon ventre. Elles étaient vivantes à leur sortie, mais mouraient quelques minutes après. Ce sont les cris de ma mère, à la vue de ce spectacle insoutenable, qui avait attiré mon attention. A la vue de ces bestioles qui avaient séjourné en moi, je m’évanouissais. Après près de deux heures faites de ces rituels je me réveillais et constatait que Papa Wich était couvert de sueur et moi fatiguée. Maman nous regardait assise sur la carapace de tortue tenant son chapelet en main. Il l’invitait à nous rejoindre et ensemble elle et moi, nous jetions des pièces dans le trou au centre de la pièce et lui des cauris, puis il nous demandait de nous asseoir. D’une voix rassurante, il nous avait dit que tout irait mieux et m’avait remis une plante à mettre sous mon oreiller avant de dormir. Maman lui remettait une enveloppe pour le remercier et nous prenions congé de lui. J’avais dû passer 3 jours sans me laver et c’était tout. Les jours suivants, mon ventre avait désenflé et je reprenais goût à la vie. J’ai passé un an hors des amphis et j’ai finalement décidé de changer de ville. Malia m’avait conté les déboires de Mr Zukulu. Il était devenu fou et fouillait les poubelles de la ville, sans doute pour dispenser des cours aux mouches et asticots qui étaient devenus ses élèves. De nombreuses étudiantes avaient été victimes de ses pratiques et avec son nouveau statut, chacune retrouvait la santé.

Ici à l’Université des Start Up où je prépare ma Licence en Entrepreneuriat, je vois désormais en chaque professeur Mr Bernard et je me méfie. Ma foi est toujours présente et quand je peux, je rends une petite visite à Papa Wich. Il traite encore de nombreux cas de sorcellerie. Même si je reste attachée à la religion, je sais qu’il y a des personnes dont Dieu se sert pour nous aider, des gens comme Papa Wich.

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